PRESENTATION
par CARLO VARACCHI
Le Maître d'escrime, roman de l'écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte,
raconte les péripéties d'un homme solitaire, passionné d'escrime et obsédé
par l'honneur, dans une Espagne aux prises avec la révolution de l'été
1868. Don Jaime Astarloa, le visage émacié et le corps osseux, survit
à grand-peine dans un pays plongé dans le chaos où il n'y a plus de place
pour les héros d'antan ni pour les gentilshommes respectueux des vieilles
traditions. Le roman brosse le portrait délicat d'un homme au crépuscule
de sa vie, qui continue de payer les fautes commises dans sa jeunesse,
se sait l'ultime dépositaire d'un art à la frontière de la vie et de la
mort mais que l'avenir condamne à n'être qu'une discipline olympique.
Si un mot peut résumer la tragédie d'Astarloa c'est bien le mot anachronique,
et l'image de décadence qu'il sous-entend parcourt tout le roman, même
dans les moments les plus intenses, quand le personnage parvient au sommet
d'une gloire lumineuse. Pourtant le roman de Pérez-Reverte va bien au-delà
et met en avant l'antagonisme opposant une période historique troublée
où tous les coups sont permis et les principes oubliés de l'honneur défendus
à la pointe du fleuret par un gentilhomme qui eût mérité des temps meilleurs.
Sous l'apparence du feuilleton. Le Maître d'escrime présente une
galerie de personnages qui séduisent le lecteur par la complexité de leur
psychologie et le romanesque des actions auxquelles ils sont mêlés. Au
roman de cape et d'épée s'ajoute l'implacable combat moral et esthétique
que le maître Astarloa livre en lui-même. Le roman est aussi la fresque
et la métaphore d'une période de troubles dans l'histoire de l'Espagne
du XIXe siècle : celle du fossé se creusant entre le trône
et la société, de la chute de la monarchie d'Isabel II. C'est une page
capitale de l'histoire qui est en train d'être tournée, où forces réactionnaires
et révolutionnaires s'affrontent pour prendre le pouvoir. Des personnages
historiques et aussi antagonistes que le général Prim, 0' Donnell et le
ministre Narvàez fomentent une révolution politique et intellectuelle,
l'émeute gronde dans les rues de Madrid et le pays est menacé par les
soulèvements populaires et les révoltes étudiantes et militaires. Arrestations
arbitraires, déportations, censure de la presse, suspension des garanties
individuelles, l'Espagne tout entière conspire et le Madrid de don Jaime
Astarloa vit dans l'attente d'un coup d'État visant à renverser la monarchie.
Deux histoires tissent ainsi la trame du Maître d'escrime. D'un
côté la douloureuse reconstruction d'une vie abîmée, celle de don Jaime
Astarloa, de l'autre la mémoire collective de la société espagnole en
cette année de changement décisif. Avoir choisi de situer le roman en
1868 permet de le peupler de conspirateurs et d'aventuriers parfaitement
vraisemblables. Mais Pérez-Reverte sait éviter le piège du roman historique.
Ses anarchistes sont une toile de fond haute en couleur, un murmure constant
de voix qui s'affrontent et montent de la rue jusqu'à la salle d'armes,
où le maître enseigne son art, indifférent aux révoltes populaires comme
aux intrigues de palais. Astarloa appartient au passé, à l'acier noble
des lames, et ne saurait s'abaisser au feu d'un pistolet. Il n'est pas
anachronique parce qu'il approche de la soixantaine, ni parce que ses
vêtements sont passés de mode, ni parce qu'il vit de maigres ressources,
il est anachronique en ce qu'il entend gouverner sa vie selon l'ancien
code de l'honneur dans un monde où règnent la trahison et la délation
et où les masses sont devenues le sujet historique du changement.
La conspiration pénètre la salle d'armes monacale sous l'apparence d'une
femme, doña Adela de Otero, de trente ans plus jeune que le maître et
qui possède pour le conquérir la plus puissante des vertus : c'est une
grande escrimeuse. Elle vient vers Astarloa, non pas en élève balbutiante,
mais en quête de l'essence même de son art, de sa science et de l'estocade
secrète qui donne à celui - ou celle - qui la porte, le pouvoir absolu
de vie et de mort. L'habileté rare chez une femme, et la beauté presque
offensive d'Adela de Otero troublent Astarloa qui se croyait à l'abri
des passions. Le maître sacrifie ses nuits et ses rares heures de liberté
à la rédaction d'un traité qui puisse aller au-delà des théories légendaires
de Gomard, Grisier et Lafaugère. Tel un alchimiste entêté, Astarloa est
depuis son jeune âge en quête de son Graal : la botte parfaite et imparable,
aboutissement absolu de l'art de l'escrime. La vie, cependant, l'a trop
souvent détourné de ce but, et il lui arrive de désespérer face à ce qu'il
considère comme un échec, un rêve irréalisable, un but hors de portée.
L'art du fleuret l'a mené plus loin que les limites de la raison, à une
mystique de chevaliers d'un ordre en voie d'extinction. Pendant l'été
1868, il découvre que les femmes peuvent partager cette mystique, qu'elles
peuvent atteindre, par la discipline du corps et de l'esprit, l'objectif
si longtemps recherché devant le miroir : l'efficacité mortelle.
L'efficacité est aussi ce qui préside à la structure du roman, bâti comme
un assaut entre écrivain et lecteur. Dans le dédale d'un Madrid en proie
aux soubresauts révolutionnaires, l'action centrale tend à la concentration
et à un rythme où chaque mouvement et chaque seconde comptent. Dans les
moments de repos, le lecteur est invité à pénétrer dans les cabinets ministériels,
à comprendre les événements par la vox populi des tavernes, à deviner
que les personnages secondaires cachent leur pauvreté, à écouter des discours
révolutionnaires, à rencontrer des voyous et des assassins. Le dédale
urbain de Madrid sert de décor à l'aventure. Cette ville avait été le
centre du monde, la métropole de l'empire où le soleil ne se couchait
jamais, la capitale d'un royaume qui avait perdu, cinquante ans auparavant,
le continent sud-américain. La bataille d'Ayacucho avait mis fin à des
siècles de pouvoir colonial et signifié à la conscience espagnole que
le monde avait changé. De l'étranger sont venues des idées libérales et
révolutionnaires menaçant la monarchie. Un décor d'opéra, un rythme endiablé
de feuilleton, un argument digne de Dumas, sont au service d'un personnage
hiératique, romantique, qui a consacré sa vie à l'escrime avec la passion
de l'école italienne, le rationalisme esthétique des maîtres français
et le tempérament de la tradition espagnole. Astarloa vit dans ce monde
révolté en témoin, sa vie quotidienne est régie par la routine et la solennité
rituelle inhérente à l'art auquel il se consacre. C'est un homme qui ne
s'intéresse pas à la politique mais qui va être mêlé involontairement
à elle.
Si le cadre historique du Maître d'escrime est passionnant, la
progression romanesque, qui suit le conflit du couple principal, l'est
tout autant. La variante de l'opposant féminin dans un monde d'hommes
constitue une très belle astuce de l'auteur, et si elle déconcerte de
prime abord, elle devient rapidement un duel mené non seulement à la pointe
du fleuret mais aussi avec les armes les plus subtiles de la psychologie.
Crédule et vertueux, don Jaime s'affronte au passé mystérieux d'Adela
de Otero, personnage énigmatique d'autant plus riche qu'il défend avec
témérité d'inavouables secrets. C'est une femme taillée à la mesure des
circonstances, un personnage inspiré par des modèles d'héroïnes prêtes
à tout et capables de tout, et qui semble s'accommoder à merveille des
clairs-obscurs d'un Madrid éclatant de lumière le jour, ponctué de chandelles
la nuit.
On ne peut s'empêcher de songer avec nostalgie aux feuilletons d'autrefois,
car l'on voit bien comment les scènes du Maître d'escrime conviennent
à la rhétorique du montage, et comment les flash-back ont pour fonction
d'apporter des informations nouvelles et de prolonger le suspense jusqu'à
la dernière ligne. S'il fallait signaler l'un des aspects les plus réussis
du roman, on pourrait citer l'acceptation progressive par Astarloa de
la jeunesse scandaleuse de l'intruse. Elle tente à tout prix de lui arracher
ses secrets et de connaître ses faiblesses, comme si les sentiments pouvaient
se montrer à la pointe de l'épée et les liaisons dangereuses troquer la
plume pour le plus aiguisé des stylets.
Le lecteur connaît sans doute les autres romans à succès d'Arturo Pérez-Reverte, Le Tableau du Maître flamand et Le Club Dumas, mais c'est
sans doute dans Le Maître d'escrime que les recours stylistiques
et inventifs de l'auteur sont les meilleurs. La connaissance minutieuse
de l'histoire espagnole y est pour beaucoup, de même que le choix d'une
intrigue où la subtilité des caractères principaux l'emporte sur le hasard
et l'équilibre entre histoire et histoire individuelle, passion et mystère,
crime et honneur, à la croisée de deux destins tragiques et à l'intersection
de deux époques de l'Espagne. Mais la préface qui dit plus quelle ne le
devrait n'est pas digne de son nom, et l'on se contentera de conseiller
au lecteur d'aiguiser tous ses sens pour découvrir la synchronisation
finale où, comme sous l'effet d'une botte imparable et secrète, le voile
se lève d'un coup sur tous les mystères.
L'hidalgo sans fortune qui défendait un art sans élèves, avait pour seul
patrimoine le blason des Astarloa : une enclume d'argent sur champ de
sinople portant la devise : A moi. Elle pourrait figurer en préambule du roman
et accompagner le cri des patriotes à Cadix le 19 septembre 1868 : Viva
España con honor!
Aruro Pérez Reverte est né à Cartagena,
Espagne, en 1951. Licencié en Sciences politiques et en journalisme, il
a travaillé longtemps comme grand reporter et correspondant de guerre
pour la télévision espagnole, notamment pendant la crise du Golfe et en
Bosnie. Son roman "Le Tableau du maître flamand"a été un succès
mondial,, traduit en seize langues et publié dans trente-deux pays.
Arturo Pérez Reverte partage aujourd'hui
sa vie entre l'écriture et sa passion pour la mer et la navigation.

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| THE NEW
YORK TIMES, TUESDAY, JULY 13, 1999
The Pen is Mighty, but
Oh That Sword
By MEL GUSSOW
In "The Fencing
Master," a new intellectual thriller by the Spanish novelist Arturo
Pérez-Reverte, the title character, Don Jaime Astarloa, undertakes his
most daunting assignment. A gentleman of the old school, he is approached
by a seductive woman who wants him to teach her his masterly fencing secret,
a sword thrust that is impossible to parry. Don Jaime is soon drawn, into
intricate plots and counterplots in this 19th- century adventure, in which
fencing is characterized as both an art and a mathematical science. As
the novelist explained during a recent visit to New York, for him fencing
is also a moral code.
Speaking through
an interpreter, Mr. Perez-Reverte said: "The book deals with being
an honorable person in a dishonest world. The Fencing Master does not
sell himself. That's his tragedy, and that is also his strength and his
glory." He added, "Perhaps I'm also referring to the problem
of contemporary man."
In the book, which
takes place in Madrid, that unstoppable thrust is described in vivid detail,
but Mr. Perez-Reverte made it clear that it was a fiction. "It doesn't
exist," he said. "I constructed a theoretically perfect thrust,
but I eliminated a few intermediate movements so that nobody could execute
it. It has the appearance of being perfect."
Fencing is typical
of the intriguing and often esoteric backgrounds Mr. Perez-Reverte chooses
for his novels. In "The Flanders Panel," the book that established
the author's reputation, an art restorer discovers a murder mystery in
a medieval painting of a chess game. "The Club Dumas" moves
into the world of antiquarian books and a manual for summoning the Devil.
"The Seville Communion" explores the Internet along with the
Vatican, as a hacker breaks into the Pope's private computer. Led by the
dashing Father Lorenzo Quart, the mystery shifts from Rome to Seville,
where there is a battle over a Baroque church.
"The Fencing
Master" is actually one of Mr. Perez-Reverte's earliest works, first
published in 1988 in Spain, and now here after his other best sellers.
In his dozen years as a novelist, Mr. Perez-Reverte, who is 47, has had
a streak of uncommon good fortune. His books have been translated from
Spanish and published in 24 other countries. Several have been filmed,
the latest, "The Club Dumas," by Roman Polanski. The movie,
retitled "The Ninth Gate," stars Johnny Depp and is scheduled
to be released late this year.
As orchestrated
by the author's various heroes (usually reluctant), these books are tantalizing
exercises in gamesmanship as well as provocative mysteries. They are filled
with literary and cinematic references.
In "The Club
Dumas," there is a list of works by Alexandre Dumas, including a
travel book titled "The Fencing Master." In "The Seville
Communion," a comic subplot involves a trio of bumbling gangsters
who are, he said, the equivalent of the sergeants in John Ford westerns.
Their leader prides himself on his past friendship with Hemingway and
Graham Greene, among others, and has relics (Hemingway's cigarette lighter)
to prove his relationships.
Mr. Perez-Reverte
added that his favorite film was directed not by Ford but by Jean Negulesco:
"The Mask of Dimitrios," a Hollywood adaptation of an Eric Ambler
mystery. One of the pleasures of writing fiction, he said, is "intertextuality
to wink and refer to books and movies that I've loved."
Asked how he chose
his subjects, he said: "We all have ghosts, remorse, dreams, things
we love and hate. One day something in life a word, a phrase, something
in a book, a beautiful woman clicks, and part of that world takes
on a special meaning. And you realize you have a story to tell."
"The Fencing
Master" is about a world that he knows intimately. His interest in
fencing began in his youth in Cartagena. He was brought up to be a gentleman,
and his mentor was his grandfather: "He would say that he hated sports
in which you wore shorts and that fencing was the only sport that a gentleman
could engage in. From the age of 7 to 12, my brothers and I had classes
in fencing. It was part of my upbringing, my finishing school. It did
not mark my life, but it did leave a certain impression in my mind."
When he decided
to write the novel, he used his grandfather as a role model. Physically,
the handsome, dignified Don Jaime bears a resemblance to him. The two
also share attitudes, "that pride which is a defense mechanism against
solitude, a kind of intellectual solitude."
"The Fencing
Master" is dedicated to the author's 15 year-old-daughter, Carlota,
and to "the Knight of the Yellow Doublet," the title of a swashbuckling
play written by his grandfather and performed on family occasions.
With a library
of 8,000 volumes, his grandfather was a reader and book collector, and
he passed those preoccupations (as well as his collection) on to his grandson.
Following the family tradition, Mr. Perez-Reverte has increased the library
to include the complete works of Melville, Jack London, Conrad and Patrick
O'Brian as well as classics of Greek and Latin literature. The books are
in his home in the mountains outside Madrid, and it is there that he does
all his writing.
He is a latecomer
to fiction, writing his first novel at 34 after a career as a journalist
and television personality, covering wars from the Middle East to Central
America. By his own description, as a war correspondent he was an "honest
mercenary," recording facts of battle while not expressing his own
opinion. Increasingly he grew cynical about the limits of his profession.
An author who values
the inspired, efficient stroke.
As a novelist,
he is, in his words, "a sniper." "I use all genres,"
he said. "Mystery, history, police. Television and Ken Follett best
sellers are as useful to me as narrative tools as Conrad's onomatopeia
or the sense of time in Thomas Mann."
In "The Fencing
Master," Don Jaime says that "in fencing it's simplicity that
requires inspiration" and the more complex moves are "just techniques."
The author acknowledged this as a lesson to the writer, too: "For
me, writing seeks efficiency. I detest it when novels are written about
the impossibility of writing a novel. I believe that novels should be
at the same time entertaining and profound." For profundity, he points
to Thomas Pynchon. "V" is, he said, the "best American
novel I've read in 20 years."
Describing his
own writing process, he said it was like "laying a minefield,"
in which he places his "tricks, traps and false leads." Behind
them is an artful structure and a wealth of information, some of it drawn
from books pertinent to the subject.
Sailing and reading
are his principal interests; he designed his own 15-foot sailboat with
a library for several hundred books. He is also obsessed by the idea of
sunken galleons and has planted references to them in his novels. His
next book will deal more directly with that subject. It is, he said, about
a contemporary sailor and 18th-century map making and problems of latitude
and longitude. In preparation, he has gathered books "about sailing,
submarine archeology, the history of navigation in the 18th century, nautical
photography and astronomy, old maps from Havana, Cadiz and Cartagena and
a book called 'The Problems of Crimes in Closed Rooms.'"
As he discussed
these diverse resources, he sounded as if he were a youth exploring his
grandfather's library. "The true magic of literature is to get the
reader to take on the role of a child," he said, "and to live
his own adventure through the book. He should take off for the pirate's
island. That's how I see literature and how I live it." Then he described a dream: "One
day I'll stop writing, and the only thing I'll do is sail and read. Just
imagine a marvelous day: a beautiful bay, a wind speed of 50 knots and
Catherine Zeta-Jones seated on the ship by my side." For him, only
one thing is missing from that seemingly perfect picture. "If in
addition, I know that in that bay there is a galleon laden with treasure
sunk two centuries earlier, everything suddenly takes on a much more intense
meaning." |