La réalité martiale

Publié le 20.12.2024

L'autre jour, j'ai eu une discussion très sympathique avec deux jeunes à propos d'une vidéo de combat. L'échange était objectif, jusqu'à ce que l'un d'eux avance l'argument choc : « Notre objectif est de rester proche de la réalité martiale. »

C'est un argument que j'entends souvent : nous cherchons la réalité dans le combat. Malheureusement, la réalité est une notion très mal définie. Tout d'abord, qu'est-ce qui est réel et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Ensuite, il faut reconnaître que ma réalité n'est pas forcément celle de mon voisin. Et pour rester dans le cadre du duel : la réalité d'un duel entre deux civils est très différente de celle d'un duel entre deux militaires.

Depuis 40 ans que je pratique l'escrime de spectacle, la représentation de la réalité du combat a changé à plusieurs reprises. Prenons l'exemple du combat médiéval. Comme je l'ai déjà expliqué, au début des années 80, on considérait qu'un combat entre chevaliers ressemblait à une simple bagarre entre individus dépourvus de toute connaissance technique. Plus tard, les combats se sont structurés en s'inspirant de l'escrime moderne, avec des parades, des contre-attaques et des positions empruntées à l'escrime germanique (comme "le Bœuf" ou "la Charrue") ou à l'escrime italienne (comme "la Posta di Donna").

Aujourd'hui, cette réalité s'est encore transformée : les actions sont devenues très techniques et rapides. Toutefois, cela pose plusieurs questions. À quelle vitesse un combattant peut-il réfléchir à une technique et réagir simultanément à une action adverse ? Pourquoi les combattants "réalistes" ne construisent-ils plus leurs combats selon les quatre phases fondamentales : approche, préparation de l'attaque, attaque, retraite ? Aujourd'hui, on assiste souvent à un va-et-vient incessant, avec un enchaînement d'actions aussi spectaculaires que possibles à une vitesse époustouflante. Or, chaque spectateur ressent intuitivement que cela s'éloigne de la dure réalité.

D'autres préfèrent une approche différente, notamment par le biais de combats scénarisés. Comme je l'ai déjà expliqué, l'idée est d'offrir une représentation approximative de la réalité d'un combat en introduisant une part d'improvisation. 

Sur YouTube, certaines vidéos montrent de véritables duels entre civils dans les années 1950 et 1960. Dans presque tous les cas, les adversaires hésitent, prennent des précautions et manifestent clairement leur peur. Ce comportement correspond souvent à celui des combattants dans un duel scénarisé. De ce point de vue, les combats scénarisés reflètent une certaine réalité. Mais du point de vue du spectateur, cela n'a absolument aucun intérêt.

La réalité du combat entre deux soldats est très différente. Quelle est la différence ? Les soldats sont formés au combat et ont parfois été confrontés à des situations mettant leur vie en danger. Ils craignent la mort autant que n'importe quel autre individu, mais leur formation et leur expérience les rassurent. Ils n'ont pas, ou peu, peur d'être blessés. Ils savent qu'une hésitation au mauvais moment peut leur coûter cher. On observe généralement une phase d'observation, suivie d'une mise au point d'une tactique, puis de son exécution. La gestion des émotions, notamment de la peur, fait partie intégrante de leur formation. Ainsi, leurs affrontements sont structurés, empreints d'actions techniques et d'un engagement total.

Tous ces exemples montrent que la perception de la réalité d'un combat dépend entièrement du point de vue du combattant ou du chorégraphe. Aujourd'hui, rares sont ceux qui ont vécu un combat à mort, un duel pour l'honneur ou une confrontation armée impliquant des armes tranchantes. Cela nous amène à une distinction essentielle : il existe une différence entre la réalité martiale et le réalisme du combat.

La réalité martiale repose sur les techniques décrites dans les traités historiques. Certains chorégraphes s'en inspirent pour accroître le réalisme du combat. Toutefois, il faut garder à l'esprit que ces traités étaient destinés à l'enseignement et à l'entraînement en salle, dans un cadre sécurisé. Beaucoup de ces techniques ne sont pas adaptées à des situations de combat réelles. Certains maîtres préviennent même : « Ne fais jamais cela si ta vie en dépend. »

Le réalisme du combat, en revanche, inclut la brutalité, l'adrénaline, la peur, les blessures et la mort. C'est une expérience sensorielle totale que même les meilleurs simulateurs ne peuvent pleinement retranscrire.

Enfin, posons-nous la question essentielle : qu'attendent les spectateurs ? Allons-nous au théâtre ou au cinéma pour voir une reproduction crue de la réalité ? Avec les images des conflits actuels, comme la guerre en Ukraine ou les massacres à Gaza, les spectateurs cherchent-ils vraiment à voir des combats réalistes ?

Non. Ils viennent chercher un rêve, une évasion, une alternative à leur quotidien. Une belle histoire.

Ne l'oublions jamais.

Escrime scénique : Guide de combat médiéval ; Page 89 - https://librairie.bod.fr/escrime-scenique-michael-mueller-hewer-9782810621279