Michael Müller-Hewer
Publié le 16.10.2025
Au début des années 2000, un petit groupe s’est formé dans la région de Genève autour d’une idée singulière : le combat « intuitif ».
Selon eux, il fallait sentir l’arme, se laisser guider par son instinct et réagir sans réfléchir. L’intuition, disaient-ils, mène à la juste réaction.
Leur démarche, pourtant sincère, fut souvent mal comprise. Critiqués de toutes parts, ces passionnés se sont peu à peu refermés sur eux-mêmes, ce qui a rendu tout échange ouvert ou constructif difficile.
Mais posons la question : qu’est-ce que l’intuition face à une épée ?
Soyons précis : nous parlons ici d’une arme conçue dans un but unique — blesser ou tuer. À son époque, aucune autre arme ne l’égale en efficacité, ni en symbolique. Or son maniement n’a rien de spontané. Utiliser une épée « intuitivement » revient à réduire le champ des possibles : les gestes se répètent, s’enferment dans des schémas limités. Seule l’expérience, nourrie par l’entraînement, peut élargir cette palette et donner à l’escrimeur une véritable liberté d’action.
Dès lors qu’un objet est conçu pour une fonction unique, il exige un apprentissage. C’est là toute la différence entre un mouvement instinctif et un acte maîtrisé.
L’intuition brute, tout comme les réflexes incontrôlés, n’ont pas leur place dans l’art du combat. Dans la plupart des cas, ils conduisent à l’erreur, voire au danger.
Regardons les débutants : ceux qui tiennent une épée pour la première fois se redressent trop, les genoux verrouillés, la garde trop basse, la pointe vers le ciel.
Sous une attaque à la tête, ils penchent le buste en arrière, levant l’arme en demi-cercle. Résultat : s’ils réagissent trop lentement, la lame adverse les atteint avant qu’ils aient fermé la ligne. Le geste intuitif les expose au lieu de les protéger.
Le bon réflexe — celui qu’il faut apprendre — consiste à reculer, lever les mains verticalement et incliner l’épée pour intercepter la frappe.
Face à une estoc, même phénomène : ils cherchent à repousser la lame au lieu de l’écarter, raidissant les bras dans une défense inefficace. Ce sont des gestes de peur, non de technique.
Cette peur est naturelle, enracinée dans l’instinct de survie. Mais le rôle de l’apprentissage est précisément de la transformer : en confiance, en lucidité, en intelligence du combat.
L’épée n’est pas une extension de l’intuition, mais une école de la maîtrise.
L’intuition formée : exemples concrets
L’intuition a bien sa place dans le combat, mais seulement après l’apprentissage et sur la base des gestes acquis. Voici quelques illustrations :
Intuitivement, personne ne rentre dans le coup adverse pour le contrer ; pourtant, certaines techniques comme le Zwerchhau exigent exactement cela. Rien de naturel là-dedans : tout est entraînement, compréhension et répétition.
C’est pourquoi l’art du maniement de l’épée est si ancien et si noble : il a fait naître une profession, celle du maître d’armes, dépositaire d’un savoir transmis de génération en génération.
Apprendre à se battre, c’est un peu comme apprendre à conduire. Au début, chaque geste — embrayage, levée du pied, changement de vitesse — demande une attention totale. Puis, à force de pratique, ces gestes s’intègrent. Ils deviennent « naturels », mais d’un naturel acquis.
Il en va de même pour l’épée : les gestes appris, analysés et répétés deviennent partie du corps, et c’est alors seulement que l’intuition peut réapparaître — non pas brute, mais nourrie de connaissance.
En conclusion, le combat à l’épée n’est pas un acte instinctif : c’est une construction consciente, fruit de la rigueur et de l’expérience.
L’intuition y trouve sa place, mais uniquement lorsqu’elle repose sur un apprentissage solide. Ce n’est plus une réaction primitive : c’est une intuition formée, une intelligence incarnée.