L’escrime scénique et l’escrime artistique : c’est quoi la différence ?

Publié le 28.11.2025

Pour répondre à cette question, il faut remonter à la fin du XXᵉ siècle. La discussion débute dans les années 1990, au sein de l’Académie d’Armes de France. L’expression escrime de spectacle ne semblait plus suffisante pour décrire ce qui était en train d’apparaître.
Une nouvelle mode se répandait partout : spectacles historiques, fêtes médiévales, marchés de reconstitution… Chaque ville possédant un château, un cloître ou un vieux pont se lançait dans l’événementiel. Et parallèlement, des dizaines de troupes de spectacle ou de reconstitution se formaient. Et toutes, absolument toutes, proposaient des combats.

C’était un vivier d’escrimeurs qui évoluait complètement en dehors du circuit traditionnel des clubs. La grande question, du point de vue de certains maîtres d’armes, était simple : Comment mettre la main dessus ?

Certains optèrent pour une démarche très agressive : ils tentèrent d’interdire ces troupes en invoquant un prétendu monopole de l’Académie ou de la Fédération sur l’enseignement de l’escrime. Toute association pratiquant le combat à l’arme blanche aurait dû, selon eux, employer un maître d’armes diplômé. Or, ce n’était pas tout à fait exact. Entre 1997 et 2000, j’ai d’ailleurs enseigné l’escrime dans mon propre cours à Paris, au passage Dubail, alors même que mon diplôme n’était pas reconnu en France…

Je ne sais pas qui eut l’idée géniale, mais on se mit à réfléchir à la création d’une nouvelle forme d’escrime : l’escrime artistique.

Comme le disait le Maître Claude Carliez :

« L’escrime artistique est à l’escrime traditionnelle ce que le patinage artistique est au patinage sportif. »

Très juste. Mais pour passer de l’idée à une réalité structurée, il fallut… plus de trente ans. Les maîtres d’armes de l’Académie, qui avaient tenté de s’approprier cette nouvelle pratique, furent finalement incapables de la gérer. Ce n’est qu’à partir du moment où la Fédération française d’escrime (FFE) décida d’en faire une quatrième arme et de créer des compétitions avec des règlements clairs que l’escrime artistique prit réellement forme.

Résultat :
L’escrime artistique est devenue un sport, entièrement passé dans les mains des maîtres d’armes sportifs. Très technique, elle consiste essentiellement en de l’escrime moderne adaptée à toute une gamme d'armes d'époques variées.

Et l’escrime scénique dans tout ça ?

L’escrime scénique, elle, se présente tout autrement. La base est souvent la même — l’escrime moderne adaptée à des armes plus ou moins historiques — mais l’esprit est totalement différent.

Dans les pays anglophones, l’escrime scénique est encadrée par les fédérations de cascadeurs :

En Europe, seule la Norvège possède un équivalent structuré : Norsk Stagefight.

Dans ces systèmes, l’escrime scénique n’est pas un sport : il n’y a ni compétition, ni notation, ni podium. Elle est entièrement au service d’un texte, d’un personnage, d’un spectacle.

Comme la danse, l’acrobatie ou la cascade, c’est un art annexe du théâtre et du cinéma. Dans Shakespeare, elle façonne des scènes entières ; dans le spectacle vivant, elle crée tension, humour ou drame, et capte le public. La technique d’escrime y est secondaire : ce n’est pas une démonstration sportive mais une histoire qu’on raconte.

Depuis les années 2000, grâce à la mise en ligne des traités anciens, de plus en plus de chorégraphes utilisent d’ailleurs des gestes historiques dans leurs créations — une idée que Philippe Penguy et moi avons commencée à promouvoir dès 2002 lors de nos stages à Ivry-sur-Seine.

Historiquement, on trouve déjà, en Allemagne dès le XIIIᵉ siècle, des traces de Leichtmeister proposant combats, danses d’épée et démonstrations chorégraphiées lors des fêtes populaires.

Alors, quelle est la différence ?

La technique de base semble identique. Dans les deux cas, on se bat sur scène avec des armes inspirées de l’histoire, et on s’appuie sur la grammaire de l’escrime moderne.

Mais l’intention n’est pas la même.

Enseigné par des maîtres d’armes d’escrime moderne, régi par un règlement strict, noté par des jurys, produisant des vainqueurs.

Enseignée par des gens du spectacle, construite par des chorégraphes de combat, définie par un metteur en scène, sans notation ni compétition.
Elle ne vise pas la prouesse technique, mais la narration, le jeu d’acteur, le rythme, l’émotion.